L'identification des besoins de formation : une étape trop souvent négligée
Quand on se lance dans un programme de formation sans procéder à une
bonne identification des besoins, on prend le sérieux risque de
dépenser beaucoup d'argent inutilement.
Par Michel Pérusse. Publié dans Travail et santé. Volume17, numéro 4. Décembre 2001.
Un jour, j'ai reçu la demande suivante de la part des responsables de
la santé et sécurité (SST) d'une usine: «Pourrais-tu donner de la
formation en SST à nos superviseurs? Qu'aurais-tu à nous offrir?» Un
peu surpris par une demande aussi peu précise, je demandai aux
personnes concernées si, elles pouvaient être plus spécifiques et me
décrire un peu plus précisément la nature exacte du besoin.
On me
répondit que l'usine implantait de nouvelles activités de SST, mais que
les superviseurs refusaient de s'impliquer dans ces activités. Et plus
on forçait pour qu'ils s'impliquent, plus la résistance passive se
transformait en résistance active, voire même en agressivité. On
s'attendait donc de moi que je prenne les moyens qu'il faudrait pour
les secouer, les motiver, leur faire peur, les enthousiasmer, leur
faire comprendre le bon sens, en somme pour faire en sorte qu'ils
s'impliquent activement en prévention.
On imagine
facilement que je n'étais vraiment pas à l'aise avec une telle
approche. Je proposai donc aux gens de l'usine une démarche qui
consistait entre autres à consulter les principaux intéressés, à savoir
les superviseurs eux-mêmes. Je demandai à rencontrer un groupe
d'environ 10% des superviseurs, et je mis deux conditions au choix des
participants à ce «focus group »: que ce soient des personnes qui n'ont
pas peur de s'exprimer, et qu'ils soient collectivement représentatifs
de l'ensemble de l'usine (production et entretien dans les divers
départements). Je passai un après-midi seul avec les huit participants
à discuter de leurs besoins de formation.
Ce groupe m'a fait comprendre bien simplement ceci. Ils auraient
probablement du plaisir à suivre une formation avec moi. Mais ils
étaient tellement débordés que, peu importe ce qu'ils apprendraient
avec moi, ils n'auraient quasi certainement pas l'occasion de
l'appliquer dans le cadre de leur travail quotidien. Alors le temps et
l'argent qui seraient investis dans ces sessions le seraient en pure
perte. La description de leur journée-type était très révélatrice à cet
égard.
Il fut plutôt décidé de scruter en profondeur la charge de travail des
superviseurs afin de vérifier si on pouvait trouver des façons de leur
faciliter la vie, de faire disparaître des irritants et d'éliminer des
tâches sans valeur ajoutée. Car il faut bien admettre qu'on en demande
beaucoup des superviseurs, par les temps qui courent. Et quand on y
regarde de plus près, on constate souvent qu'on leur demande toutes
sortes de choses qui ne sont en fait que des exigences bureaucratiques
qui n'améliorent aucunement le fonctionnement de l'entreprise. Dans la
majorité des cas, la réingénierie des tâches des superviseurs - si on
peut appeler cela ainsi - produira de bien meilleurs résultats que de
la formation perçue comme inutile et inapplicable.
LA MESURE D'UN ÉCART
L’histoire ci-dessus illustre bien un phénomène que j'ai rencontré à de
très nombreuses reprises au cours des ans. Des gens ont organisé des
sessions de formation sans s'assurer au préalable que ces formations
correspondaient bel et bien à des besoins véritables, qu'ils
appliquaient le bon remède au bon problème. En fait, j'irais jusqu'à
dire que ce n'est que dans une infime minorité de cas que j'ai vu cette
identification de besoins effectuée d'une façon véritablement
systématique. Le plus souvent c'est l'intuition ou le jugement
professionnel des responsables qui servait à identifier les besoins,
quand le processus n'était pas carrément escamoté tout simplement. Car
il m’est arrivé de voir commander des sessions de formation comme on
commande un produit dans un catalogue d'une grande chaîne de magasins.
Et pourtant, une bonne identification des besoins est l'une des étapes
cruciales pour garantir que la formation donnera les résultats
escomptés. Peu importe que le contenu d'une formation soit instructif,
que les méthodes pédagogiques ou andragogiques utilisées soient
stimulantes et participatives, que le formateur soit compétent et
dynamique, si les solutions requises sont de nature organisationnelle,
alors les gens seront satisfaits de la formation mais les résultats
escomptés ne se matérialiseront pas.
Alors comment s'y prendre pour identifier les besoins de formation?
C'est ce que tente d'illustrer la figure 1. On doit comprendre que le
besoin résulte d'un écart entre deux situations. Et plus cet écart est
grand, plus le besoin est fort. D'une part, il y a la situation telle
qu'elle existe, c'est-à-dire ce que les personnes visées sont
présentement capables de faire, ou ce qu'elles savent. D'autre part, la
deuxième situation est celle qui est recherchée, c'est-à-dire ce que
les personnes devraient savoir ou être capables d'accomplir. La
démarche d'identification des besoins de formation consiste donc à
prendre une photo de la situation existante, de circonscrire le plus
précisément possible les cibles qu'on vise, à mesurer la différence
entre les deux situations, et à découper cette différence en étapes de
formation. Examinons plus en détails la façon de définir la situation
recherchée d'une part, et de dresser le portrait de la situation
actuelle d'autre part.
Où veut-on aller ?
Dans un premier temps, on doit se poser les questions suivantes: «En
matière de SST, quel est notre objectif ultime? Qu'est-ce qu'on espère
accomplir? Jusqu'où désire-t-on aller? ». Pour répondre à de telles
questions, il faut avoir une vision relativement claire et réaliste sur
un certain nombre de choses. Par exemple, on aura besoin de connaître
le plus précisément possible les objectifs de performance en matière de
SST, non seulement en termes de résultats attendus (ex. fréquence et
gravité des accidents), mais aussi en ce qui a trait aux activités à
réaliser pour atteindre ces résultats.
C'est ici qu'intervient une activité qui prend une importance
grandissante, à savoir le balisage, également connue en anglais sous le
nom de «benchmarking». Cette pratique consiste à se comparer à des
entreprises reconnues comme performantes dans leur domaine, en
l'occurrence ici en SST, et d'identifier ce que ces entreprises font de
bien pour obtenir de telles performances. Le balisage peut donc
s'avérer un excellent moyen de préciser le système de prévention que
l'on aimerait avoir.
Alors que faire?
Même si la meilleure réponse à ces problématiques de défaillances
surmoïques serait une bonne thérapie, le contexte professionnel n'offre
généralement pas de tels moyens d'intervention. Il faut donc adopter
des mesures organisationnelles susceptibles de contenir et de cadrer
ces individus délinquants. La première règle à adopter consiste à se
souvenir que ces individus ne le font généralement pas exprès. Ils sont
inconscients de leurs mécanismes. Il est donc inutile de les agresser,
même si notre propre surmoi peine parfois à contenir les émotions que
ne manquent pas de provoquer en nous ces employés! Deuxièmement,
l'implicite est le pire ennemi du gestionnaire de manipulateur. Il est
essentiel de tout formuler explicitement et par écrit. Le manipulateur
se nourrit du flou qu'il rencontre dans la structure. Dès lors, les
règles, les procédures, les directives, etc. doivent être
systématiquement posées par écrit. Enfin troisièmement, les
conséquences liées au viol d'une règle doivent être clairement énoncées
et appliquées de manière systématique. Les conséquences peuvent être
minimes et la progression des impacts très lente, mais il est essentiel
que le processus soit rigoureux et loyal. N'oubliez pas que le
manipulateur est la conséquence d'un manque de limites et de cadres
dans l'enfance... C'est donc de ça dont l'adulte d'aujourd'hui a le
plus besoin.
Une fois le fonctionnement
du système recherché clairement défini, on est alors en mesure de
définir les rôles et responsabilités de toutes les personnes concernées
par ce système. En fait, comme il n'y a à peu près pas de personnes que
la prévention ne concerne pas du tout, même indirectement, dans une
entreprise, autant dire qu'on procède en fait à la définition des rôles
et responsabilités de tout le monde, en commençant par la haute
direction.
Cette définition peut et doit se faire à
deux niveaux. Premièrement, tout bon système de prévention comporte une
définition générale des rôles et responsabilités. Cette définition
générale repose normalement sur des principes comme l'intégration de la
SST dans la ligne hiérarchique, la participation active de la
direction, le partenariat et la concertation, l'implication de tout le
monde, et ainsi de suite.
Mais on a besoin d'un autre niveau de
définition. Celui-là se doit d'être plus spécifique, plus pointu.
Chacune des actions et activités qui sont nécessaires pour atteindre
les objectifs appelle en retour des actions et des tâches bien
concrètes de la part de certaines personnes en particulier. Ces tâches
étant encore plus tangibles que les responsabilités générales, elles
sont donc encore plus faciles à traduire en besoins de formation.
Finalement, un nombre croissant
d'entreprises se dotent de systèmes d'évaluation de la performance dans
lesquels on retrouve des objectifs liés à la SST Il va sans dire que,
là où de tels systèmes existent, les objectifs SST qui y sont inclus
serviront eux aussi à caractériser la situation qu'on vise à atteindre.
Ainsi équipé de ces définitions de rôles, de
responsabilités et de ces objectifs de performance, on est maintenant
prêt à passer à la dernière étape de la définition de la situation
recherchée, à savoir l'identification des connaissances et des
habiletés requises. On aura vite compris que, plus les rôles auront été
définis d'une façon claire, concrète et opérationnelle, plus il sera
facile de les convertir ensuite en connaissances spécifiques et en
habiletés précises que les personnes concernées se devront de
maîtriser, donc en besoins de formation.
D'où part-on?
Pour mesurer un écart, pour identifier le chemin à parcourir, il faut
deux points de référence, c'est-à-dire le point de départ et le point
d'arrivée. Après avoir clairement défini où on veut aller, donc le
point d'arrivée, la prochaine question qui se pose tout naturellement
est: «Quelle est la situation présente? ». En d'autres termes, on a
besoin d'une bonne photo de notre point de départ.
Pour nous aider dans cette tâche, il y a
plusieurs sources de données. Celles que j'ai vues le plus souvent
utilisées sont le ouï-dire et l'intuition. Or, il y en a plusieurs
autres, généralement faciles d'accès, et il est remarquable de
constater à quel point elles sont sous-utilisées.
Par exemple, plusieurs des indications
dont nous avons besoin se trouvent régulièrement sous nos yeux. Ainsi,
la façon dont les gens exécutent leur travail, les petites différences
entre la façon de travailler de personnes qui occupent pourtant des
postes similaires, la facilité ou la difficulté qu'ils ont avec
certains des aspects de leurs tâches sont autant d'indices des plus
précieux. Alors, les observations recueillies lors d'observations
planifiées ou inhérentes à plusieurs types de programmes de sécurité
basés sur le comportement constituent donc une première source de
données. On peut penser également aux rapports de performance, aux
analyses de tâches, aux observations faites lors de tournées
d'inspection, en somme à une foule de données visibles qui peuvent nous
renseigner sur des anomalies ou des écarts par rapport à ce que nous
souhaiterions.
Les besoins de formation peuvent
également porter sur des habiletés à caractère plus intellectuel, ou
sur des connaissances, lesquelles sont par nature un peu plus
intangibles. Est ce à dire que ces caractéristiques sont impossibles à
mesurer? Évidemment pas. On pensera ici à des tests, des simulations,
des questionnaires, voire même des examens, si besoin est.
Une autre façon de mesurer l'écart consiste à consulter les principaux
intéressés. Un peu comme je l'ai fait dans l'histoire du début. Dans un
tel contexte, les sondages, les entrevues, les « groupes focus» et
autres techniques de consultation des personnes deviennent des outils
forts utiles.
Finalement, il est également possible
d'utiliser des données qu'on pourrait qualifier d'indirectes. À ce
chapitre, on pense par exemple à des tendances décelables lors de la
revue des analyses d'accidents. Des données sur les bris de matériels,
sur les défauts de qualité ou sur les arrêts incontrôlés de production
sont d'autres exemples d'indicateurs indirects qui peuvent quand même
s'avérer précieux.
Quelle partie de cet écart peut être comblée par de la formation?
Si, comme dans plusieurs entreprises que j'ai connues, la formation en
matière de SST a été négligée pendant des périodes substantielles, le
fossé à combler est alors important. Il faut donc convertir tout cela
non pas en une session, mais bien en un programme de formation.
Cependant, le piège qui guette les entreprises dans cette situation,
c'est de croire que la formation constitue la seule façon de combler
l'écart entre la situation actuelle et la situation désirée.
En fait, ce qu'il faut bien comprendre,
c'est qu'il existe deux sortes d'écarts. Le premier est celui qui a été
décrit plus haut, qui constitue le fondement des besoins de formation.
Mais il y a aussi un deuxième type d'écart, beaucoup plus vaste
celui-là. Il s'agit de l'écart entre la situation présente de
l'ensemble du système de prévention et la situation idéale, ou à tout
le moins la situation qui serait souhaitée (même sans être idéale) dans
l'ensemble du dossier de SST. En sur-simplifiant peut-être un peu, on
pourrait dire qu'il s'agit ici du besoin de croissance de l'entreprise.
Si certaines
parties des écarts que l'on constate se situent dans le domaine des
connaissances ou des habiletés, la formation peut contribuer à les
combler. Mais si la performance n'est pas ce qu'elle devrait être alors
que pourtant les gens ont l'expertise et les habiletés requises, il se
peut que le problème provienne en fait d'obstacles de nature
organisationnelle: mauvaise répartition du travail, procédures ou
systèmes inexistants ou inadéquats, et ainsi de suite. Et si tel était
le cas, alors la formation n'y pourrait rien, et d'autres types de
solutions devraient être envisagées. Le message de la figure 2 est donc
le suivant: la formation ne permet de combler que certains des écarts
constatés entre la situation actuelle et la situation recherchée; les
autres écarts devront être comblés par d'autres types de solutions.
De toute façon, si on veut que l'investissement en formation rapporte,
on doit créer un contexte qui permette un transfert des acquis de
formation dans le fonctionnement quotidien de l'entreprise. Il arrive
parfois qu'on se bute à des obstacles d'une banalité déconcertante. Par
exemple, si on apprend à des gens à effectuer les enquêtes d'accidents,
a t’on préparé les supérieurs hiérarchiques de ces personnes à leur
accorder le temps suffisant pour les effectuer correctement? Les
formulaires et autres outils de travail sont-ils adéquats et cohérents
avec ce qui a été enseigné aux personnes formées? Et les exemples de
blocages en apparence anodins dans le même genre sont nombreux. En
somme, même lorsque la solution à certains écarts passe par la
formation, on doit généralement envisager des interventions
complémentaires de type organisationnel.
CONCLUSION
En somme, les superviseurs de l'usine dont il était question au début
avaient raison. Quand on se lance dans un programme de formation sans
procéder à une bonne identification des besoins, on court un sérieux
risque de dépenser beaucoup d'argent inutilement, de créer plus de
ressentiment qu'autre chose et de faire perdre du temps à beaucoup de
monde. Car pendant que les gens sont en formation, leur travail
continue de s'accumuler en les attendant, les courriels aussi, et il
faudra bien rattraper tout ça au lendemain de la formation. Alors
ladite formation a tout intérêt à s'avérer utile et applicable. Compte
tenu de la relative facilité de procéder à une bonne identification des
besoins, on comprend mal que des entreprises prennent des risques en ne
la faisant pas.
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